It started when we were younger, you were mine… my butch

2008. Je suis derrière les barrières d’un terrain de football. Il fait humide, l’air est froid mais pourtant devant mes yeux s’agitent une multitudes de cuisses saillantes, nues, maculées de boue et de terre. Des tissus blancs et fluides viennent onduler sur des torses à peine bombés. Les gestes sont vifs, les têtes sont coiffées par ici d’un bandeau qui retient la sueur, par là de chignons impeccablement serrées ou encore de cheveux courts gominés. Les voix sont rauques, ça crie, ça se fixe avec des regards noirs, ça jure et ça crache.

Le spectacle m’émeut. Il est hautement érotique et je ne sais pas pourquoi voir des filles qui jouent au football me met dans cet état. J’ai tout juste 17 ans et j’apprends à aimer la masculinité qui émane de ces corps qu’on a tenté de maintenir tant que possible dans la normativité. Car oui, aucune de ces femmes n’est normale : les parents viennent voir leur progéniture faire du sport mais dans un coin de leur crâne, le spectre de l’homosexualité a surgi. Car une fille qui fait du foot, c’est forcément une gouine. Ils n’ont pas tort : de souvenir, plus de la moitié des femmes de l’équipe que je fréquente sont lesbiennes.

C’est les plus masculines qui donnent le ton. Le cheveu est court, les tempes dégagées, les arcades percées. Puis il y a les plus douces, les soft-butches aux cheveux longs mais dont la démarche tient plus de Zlatan que de Lady Di. Il y a quelques meufs féminines, celles qui rassurent les regards et le public, qui se dit que, Dieu merci, ces filles restent des femmes comme il faut. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que celles qu’ils pensent être sauvées roulent quand même des pelles aux autres dans les vestiaires.

Quand je fais mon coming-out à cette période, je tente d’affirmer mon lesbianisme par mon apparence extérieure. Je ne porte plus que des jeans et des marcels. J’ai gardé les cheveux longs et bouclés, mais je ne me maquille presque plus. Je porte pour unique bijou un collier en fine maille d’or tenant un médaillon, sur lequel on peut distinguer deux figures identiques côte à côte qui représentent le signe du gémeaux et derrière, la date de naissance de mon amoureuse de l’époque. Je me suis détachée de ma féminité, j’ai mis la mascarade au placard. Je le fais par un étrange instinct, qui me dicte que les signes féminins distinctifs de mon accoutrement n’ont plus lieu d’être, puisque je suis devenue lesbienne. Jusqu’ici, puisque je sortais avec des hommes, je me devais de jouer la carte de la féminité, ou du moins en faire l’effort, sinon ils ne me regarderaient plus. Et c’est pourtant bien tout ce qu’on nous a inculqué, qu’être aimées et appréciées des hommes reste le point central de notre existence.

Puis mon amoureuse se coupe les cheveux. Sa mère pleure lorsque la coiffeuse taille net dans cette queue de cheval qu’elle a pour habitude de porter et pleure probablement d’avantage lorsque le dernier coup de ciseaux est donné. C’est un peu de ma faute, c’est moi qui lui ai suggérer de faire une coupe garçonne, tout simplement parce que j’étais déjà obsédée par les butches. Elles me fascinent, même si j’affiche une hilarité de façade dès que j’en rencontre une. Je siffle entre mes dents « oh voilà de la gouine » et je ricane. En faisant cela, je mets inconsciemment une distance entre elles et moi mais la vérité est que rien ne m’en sépare. Elles existent dans l’espace public comme un étendard. La butch, c’est la lesbienne visible, la menace totale. Ce sont ces lesbiennes dont l’imperceptibilité est impossible.

Après cet évènement, quelque chose se passe dans ma tête et mon corps. L’allure masculine de ma copine me pousse à nouveau vers la féminité, comme une évidence. Sauf que la chose va encore plus loin : moi qui n’avait jamais porté de talons, voilà que je les collectionne. Voilà que les robes reviennent dans mes armoires pour la première fois depuis mes 10 ans, que je mets mes décolletés en avant, que le maquillage réapparaît. J’ai la sensation que cette fois, les hommes n’en profiteront pas. Ou que du moins, je ne les laisserai pas en profiter.

Mon apparence flatte celle de mon amoureuse et inversement. En nous voyant, tout le monde sait. Nous sommes le trouble que le monde hétéro ne veut pas voir. Nous sommes le répliqua inexact de ce qui, en principe, leur assure privilèges et confort. C’est un masculin-féminin qui leur file des cauchemars. La nuit, je sais que notre existence les garde éveillés et qu’ils se demandent qui baise qui et comment.

Les années ont passées et mon rapport à la masculinité s’est affiné. Je le comprend mieux que jamais. Si je me féminise, c’est pour la complémentarité. La complémentarité, un mot qui a tendance à nous agacer, tant il est rattaché au discours binaire hétérosexuel. Mais il n’y a de complémentarité que dans l’égalité et l’équité butch/fem. Joan Nestle parle d’ailleurs de cette complémentarité comme d’une technique de survie capable de gérer l’ostracisme du monde hétéro1. Il s’agit d’avantage de prendre soin l’une de l’autre que de chercher à asseoir un pouvoir basé sur une polarité straight. Je ne suis pas une petite chose fragile à défendre parce que je suis fem. Ma féminité n’est pas une faiblesse, ni la caractérisation d’une impuissance quelconque. Au contraire, j’aime croire que les fem existent pour protéger les butches, puisque finalement, personne ne s’est encore réellement attelé à le faire.

Le regard du monde extérieur, qu’il soit celui des hétéros voire celui de maintes lesbiennes, étouffe et crée un véritable sentiment de détestation à l’égard des lesbiennes masculines. L’incompréhension, le rejet et la peur font partie d’un quotidien que la présence fem peut parfois alléger. Lorsque l’hétéro-patriarcat dissémine l’idée selon laquelle les butches seraient des hommes comme les autres, les fems doivent se lever et faire front. Je suis un soutien qui légitimise et assure la pérennité de leur existence. Pas de moi sans vous et pas de vous sans moi.

La masculinité ne m’effraie plus. Là où je la craignais, tant elle me ramenait à la violence et aux abus de pouvoir, elle s’est transformée en mon amie la plus chère. Les masculinités lesbiennes sont activées au travers d’une série de messages, aussi bien externes qu’internes, et qui forment une nébuleuse active de codes : les cheveux courts, les muscles, les tatouages, l’absence (ou très peu) de maquillage, un intérêt pour les travaux manuels, le bricolage, les blue jeans, les grosses bagues, les anneaux aux oreilles… la butch pose un commentaire sur son propre corps tout en signifiant aux fems que ces signaux sont déployés pour elles. Et la magie opère.

Je n’ai plus peur d’être une lesbienne féminine tout simplement parce que je sais à qui ma féminité se destine. Bien au delà de la séduction et du désir, la reconnaissance d’une alliance butch/fem s’inscrit dans une histoire lesbienne dont il nous faut excaver la mémoire. Plutôt que de vouloir en faire l’objet d’un passé obsolète, il est nécessaire pour les lesbiennes de reconnaître que la continuité de ces liens fait un sens. En tant que fems, nos longs cheveux, nos longs ongles, nos habits cintrés, nos bouches glossées sont autant un langage d’amour qu’un langage belliqueux. La combativité fait partie intégrante de nos discours et nous avons pris l’habitude de répliquer, d’un côté, à ceux qui voudraient nous infantiliser, et l’autre, à ceux qui souhaitent nous annihiler. Je ne suis ni faible, ni conne, juste bonne et querelleuse.

Résumer la totalité des dynamiques butch/fem demeure une entreprise compliquée et sensible, mais tant que les deux parties continuent d’être ignorées, rabaissées ou ridiculisées, jamais nous n’obtiendrons la reconnaissance que nous méritons. Mais heureusement, il nous reste les cris du cœur. Alors, à la stone qui ne voudra pas se faire toucher mais qui se laissera enlacer, à la butch qui voudra se faire toper mais qui n’osera pas le demander, à celle qui pleurera tout ce qu’elle a dans nos bras, à celles qui tiendront nos mains et à celles qu’il nous faudra défendre : laissez-nous devenir les gardiennes que vous n’avez peut-être jamais eues.

1. Joan Nestle, The Persistant Desire. A femme/butch reader, New York City, Alyson Books, 1992, p. 14

Lickie McGuire

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