De l’amour des femmes

Un après-midi par semaine, tout un semestre durant, j’étais alors dispensé de cours pour rejoindre une quinzaine de camarades vêtues de chasubles, casquettes et mini-shorts à bord du bus pour le volleyball. J’étais le seul garçon.

Quelquefois, une fille encore en uniforme se cachait derrière une rangée de sièges pour se changer en tenue de sport. Lorsqu’il s’agissait d’ajustements plus discrets, elles me demandaient de fermer les yeux. Théoriquement, elles auraient toutes dû se concentrer sur le match à venir, où je serais celui qui afficherait les scores sur un tableau byzantin pendant qu’elles bondiraient, plongeraient et se débattraient dans une espièglerie fougueuse et lycéenne. Mais le sérieux de l’avant-match se dissipait toujours une fois celui-ci passé, souvent lors d’un appétissant pic-nique au bord de le la route, alors que les filles s’étendaient détendues, le maillot relâché sur un débardeur serré ou une brassière plaquée contre la poitrine. Elles discutaient avec candeur après l’adrénaline du match : de mecs, de sexe et de débauches en tous genres, d’appétences partagées, de désirs éphémères et d’humeurs entachées. J’écoutais, assis, attendant patiemment qu’une imprévisible décharge se détache d’un avant-bras, dans la simplicité de nos soirées du mardi, le bus naviguant au loin entre deux États mitoyens.

Pour être honnête, je n’ai jamais su distinguer mon amour des femmes de mon envie d’en être une. Des années durant, le premier a contenu le second en m’empêchant d’avaler ce qui me semblait être une pilule bien trop dangereuse. Explorant les méandres de mes souvenirs d’enfance à la recherche de temps perdus, ces trajets-là sont les souvenirs les plus saphiques que je puisse dénicher. Pas certaine qu’ils soient si gays, cela dit – il est après tout bien courant, à cet âge, d’enfouir sous une masse de déni l’homo-érotisme inhérent aux sports collectifs. Mais je me trouve si désespérée de sauver ne serait-ce qu’un peu d’inversion chez ce jeune garçon hétéro dont je ne pourrais jamais ignorer l’existence que je m’en contenterai. Seul autre souvenir pouvant figurer dans cette liste, l’engouement que j’éprouvais alors pour ma meilleure amie, une fille inconstante et nonchalante qui traînait toujours en t-shirt et me rappelle, a posteriori, Shane de The L Word. Elle m’avait un jour dit qu’elle avait à me confier un secret après les cours et je désespérais que cette convocation se mue en déclaration d’amour. Le soir, après un long silence à l’autre bout du fil, elle me fit son coming-out lesbien. « J’imaginais bien qu’il s’agirait de cela », répondais-je, étouffant mes sanglots. Dix années ont passé, pendant lesquelles nous nous sommes perdu·es de vue, avant que je lui renvoie un SMS : « Il y a une semaine, j’ai compris que je voulais changer de sexe. Voilà longtemps que tu m’as fait ton coming-out. Je te renvoie l’ascenseur. »

Ce SMS fut envoyé quelques mois avant que je n’enseigne pour la première fois dans une faculté où je présentais le SCUM Manifesto de Valérie Solanas – que j’avais déjà lu une fois, mais jamais en tant que femme. Ce texte est un succulent pamphlet féministe empli d’irrévérence, plaidant pour une charge révolutionnaire contre les hommes et publié par son autrice en 1967 – c’est à dire tout juste un an avant qu’elle se décide à tirer à balles réelles sur un homme qui n’était autre qu’Andy Warhol, au sixième étage d’un immeuble new-yorkais. Je me demandais bien comment mes étudiant·es réagiraient à ce texte. Juste avant le cours magistral, alors que j’arrangeais mon rouge à lèvres et mes cheveux dans le miroir des toilettes, une étudiante sincèrement attentive qui avait pour habitude de s’asseoir juste à ma droite durant les lectures, me confia, le souffle court : « J’ai adoré Solanas, et j’ignorais que cela s’étudiait. » J’ai hoché la tête, troublée, lui demandant ce qu’elle ignorait pouvoir étudier. « Le féminisme ! » s’est elle enjouée. En classe j’ai jeté un œil à ses notes, pour me rendre compte qu’elle les avait recouvertes du mot SCUM, écrit encore et encore, avec le même élan tendre et baroque que l’on réserve habituellement au nom d’un·e bien-aimé·e.

J’avais, moi aussi, développé une passion pour le féminisme à l’université, et frémi d’un plaisir clandestin à sa découverte. Je l’avais vue pour la première fois au fond d’un dortoir sombre et plein à craquer : c’était une fille confiante et discrète, légèrement réservée, qui affichait une gravité que toustes respectaient. Elle était bien trop fascinante pour s’intéresser à quelqu’un comme moi, débordant d’anxiété au point de n’être pas capable de décrocher un combiné. En plus de ça elle était lesbienne. Je me contenterais donc de l’admirer à distance. J’écrivais dans le journal étudiant d’acerbes critiques des soirées virilistes de la fraternité. J’avais pris un cours de women’s studies qui n’était suivi que par un autre garçon. Je lisais désespérément, tant Shulamith Firestone¹ que Jezebel², et j’écrivais. J’écrivais des pièces étranges et profanes sur la culture du viol, dans l’une desquelles l’archange Gabriel déclamait un monologue si abominable qu’il aurait pu réduire le brosse-langue de David Mamet³ en un tas de cendre ; j’écrivais des poèmes difformes où évoluait un « beau prolétariat hermaphrodite » que j’avais ainsi nommé. Une seule chose m’intéressait, elle se nommait féminisme. Je n’avais que son nom à la bouche. À peine rentré chez moi que ma mère et ma sœur m’expliquaient, irritées, que je ne savais même pas ce qu’était qu’être une femme. Mais l’amour est ce qu’il est, et il se renforçait avec la conviction qu’elle était, à l’instar de toutes celles que j’avais jamais aimées, beaucoup trop bien pour moi.

J’étais en première année de licence lorsque j’ai lu pour la première fois le SCUM Manifesto, pendant une traversée de l’East River dans un wagon de métro délaissé. J’étais tout euphorique : sa majesté, son aspect violemment polémique, son style délicieusement brutal et authentique. Solanas était géniale. En relisant le SCUM, j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas là d’un hasard. En effet, ainsi commence le manifeste :

« La vie dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. Alors, à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités, et celui de la rigolade, il ne reste qu’à renverser le gouvernement, en finir avec l’argent, instaurer l’automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin. »

Ce qui m’a frappé n’était pas tant l’extrémisme révolutionnaire dont faisait preuve Solanas que la désinvolture avec laquelle elle le justifiait : vivre sous le joug masculin n’était pas seulement être opprimée, exploitée ou injustement appropriée, c’était aussi chiant à en crever. Pour Solanas, qui aspirait à la dramaturgie, résidait à l’origine de la politique une appréciation esthétique. C’est parce que pour elle, masculin et féminin sont essentiellement des styles, deux mouvements esthétiques antagonistes que leurs prismes singuliers distinguaient respectivement. Les hommes sont réservés, coupables, dépendants, stupides, passifs, brutaux, maladroits, couards, envieux, futiles, superficiels et faibles. Les femmes sont quant à elles fortes, dynamiques, déterminées, affirmées, intelligentes, indépendantes, confiantes, perfides, violentes, égoïstes, déchaînées, aventureuses et arrogantes, mais avant tout géniales et inspirantes.

Alors que je me replongeais dans la lecture du manifeste en vue de préparer mon cours, j’ai eu la surprise de redécouvrir qu’en dépit de toute la haine qu’elle avait pour les hommes, Solanas était assez clémente dans sa stratégie d’anéantissement : d’une part, les femmes inspirantes et émancipées qui composeraient l’infanterie révolutionnaire du SCUM (qui signifierait Society for Cutting Up Men, « Société pour Émasculer les Hommes ») épargneraient tout homme choisissant de rejoindre sa troupe auxiliaire masculine où il déclarerait être « un étron, un étron tristement abject ». D’autre part, on permettrait généreusement aux quelques hommes survivants de finir leur vie travestis ou drogués à paître dans les champs ou devant la télévision, vivant par procuration le quotidien grisant des femmes en action. Et puis il y a ceci :

« Si les hommes étaient sages, ils chercheraient à devenir d’authentiques femmes, mèneraient d’intensives recherches en biologie pour pouvoir, par des opérations du cerveau et du système nerveux, à se transformer tant physiquement que psychologiquement en femmes. »

Cette phrase m’a bouleversé. Elle faisait de la transsexualité un séparatisme, de la transition MtF quelque chose qui exprimait non seulement un refus de la masculinité, mais une désertion de classe. Une transition est comme une révolution, pensée par l’esthétique, comme si les femmes trans transitionnaient non pour affirmer une identité mais parce qu’être un homme était stupide et chiant.

Je surinterprète peut-être. En 2013, un événement à San Francisco en hommage à Solanas pour le vingt-cinquième anniversaire de sa mort, fut annulé après qu’un conflit ait éclaté sur la page Facebook des organisatrices, certain·es personnes considérant Solanas comme transphobe. Une femme trans racontait qu’elle avait été harcelée par des féministes radicales revendiquant tout autant Solanas que Janice Raymond, autrice de l’ouvrage The Transsexual Empire, The Making of the She-Male, une référence chez les féministes transphobes. D’autres personnes sont montées au créneau. Mira Bellwether, l’autrice de la zine punk-rock Fucking trans women, qui a révélé au monde le muffing⁴, rédigea un long post sur son blog pour exprimer ses appréhensions quant à la tenue de l’événement, disant du SCUM Manifesto qu’il était « peut-être le pire et le plus violent exemple de discours haineux porté par les lesbiennes radicales » à travers l’histoire⁵. Elle a ensuite accusé Solanas d’essentialisme biologique au premier degré, citant ce qui semble être un argument génétique :

« Le mâle est un accident biologique : le chromosome Y est un chromosome X incomplet, les hommes ont donc un caryotype. En d’autres termes, le mâle est une femelle incomplète, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. »

Pour Bellwether, c’était ici la preuve tangible que tout ce que le SCUM Manifesto soutient concernant les hommes vaut tout autant pour les femmes trans.

Ce sont pourtant là des accusations mensongères. Dire de Solanas qu’elle était une lesbienne radicale c’est extrapoler à partir de ses liens avec des groupes lesbiens tels que Lavender Menace, qui prit brièvement le contrôle de la deuxième conférence pour l’Union des femmes de 1970 pour dénoncer l’homophobie du mouvement féministe et faire circuler son manifeste désormais célèbre The Woman-Identified Woman. Mais Solanas n’était pas davantage une lesbienne politique qu’une politique lesbienne. Elle était de l’avis générale solitaire et asociale, une écrivaine sans le sou et une prostituée, s’identifiant parfois comme une lesbienne mais avant tout en quête de succès. Sa pièce Up Your Ass (« dans ton cul ») qui fit scandale en 1965, elle se l’est dédicacée à elle-même :

« Je dédicace cette pièce à MOI, une source sans limite de force et de conseils avisés, dont la loyauté, la dévotion et la foi sans faille m’ont permis d’écrire cette pièce. »

C’est suite à une altercation dans le but de lui faire produire cette pièce – dont le titre complet est Up Your Ass, or From The Cradle to the boat, or The Big Suck, or Up from the Slime (« Dans Ton Cul, ou Du Berceau au bateau, ou La Grosse Pipe, ou Tout droit de la vase ») – que Solanas tira sur Andy Warhol.

Quant à la génétique, il est vrai que je devrais sûrement me sentir offensée de voir mon fidèle chromosome Y ainsi traîné dans la boue. Mais en toute franchise, j’ai du mal à m’énerver pour cette chose ayant à mes yeux à peu près autant de valeur qu’un bon de réduction de 15 dollars pour Blockbuster. À vrai dire, s’il est si difficile pour le lectorat contemporain de distinguer les hommes cis des femmes trans dans l’analyse de Solanas, c’est peut-être avant tout parce que pour elle, tous les hommes sont des femmes trans au placard. Quand elle crache sur cette déficience maladive qu’est la masculinité, je pense aux femmes trans qui se définissent elles-mêmes comme intoxiquées à la testostérone, d’une façon qui n’est que très partiellement ironique. Quand elle siffle que les hommes sont des « accidents biologiques », je ne peux que comprendre cette assertion éminemment sensible selon laquelle les hommes sont littéralement des femmes piégées dans un mauvais corps. C’est ce que le SCUM Manifesto appelle l’envie de chatte, dont tous les hommes souffrent mais que seuls quelques uns admettent vivre, à savoir « les pédés et les drag queens »6 – que Solanas considère comme étant les moins tarés du lot. D’où le sentiment que Solanas exprime à travers Miss Collins, une des deux brillantes drag queens qui ornent les pages crasseuses d’Up Your Ass :

« Pourrais-je vous confier un secret ? Je méprise les hommes. Pourquoi faut-il que je sois l’un des leurs ? (Son visage s’illumine) Vous savez ce que je désirerais être plus que tout au monde ? Une lesbienne. Alors je pourrais à la fois être le gâteau et le manger. »

Bellwether pourrait objecter que je suis trop généreuse avec l’autrice. Mais il me semble que la bonté d’interprétation est le seul état d’esprit avec lequel il est possible d’aborder un texte aussi ardent que le SCUM Manifesto. C’est d’ailleurs bien un pamphlet défendant le meurtre de masse et (encore pire !) la dégradation de la propriété. Ce n’est pas comme si les personnes déçues par la désolidarisation vis-à-vis de ses écrits le faisaient tout en approuvant la stratégie de Solanas à long terme, à savoir l’extinction totale de l’espèce humaine (femme incluses), ou bien sa tentative d’assassinat sur un type se contentant de peindre des conserves de soupe industrielle.

Comme le relate Breanne Fahs dans sa récente biographie de Solanas, la tentative d’assassinat fut la goûte d’eau qui fit déborder le vase pour NOW, the National Organisation for Women (« l’Organisation Nationale des Femmes ») qui bien que naissante – elle fut fondée en 1966, soit tout au plus deux ans auparavant – se déchirait d’ores et déjà sur des sujets tels que l’avortement ou le lesbianisme. En effet, peu de temps après que les féministes radicales Ti-Grace Atkinson et Florynce Kennedy, ayant accepté de représenter Valérie pro-bono, lui eurent rendu visite au parloir, la présidente Betty Friedan fit pression pour que l’organisation prenne de la distance avec celle qu’elle considérait être un problème. Elle demanda à Kennedy via télégramme de « ROMPRE SANS ATTENDRE TOUT LIEN POTENTIEL AVEC VALÉRIE SOLANAS ». Au cours de l’année suivante, Kennedy et Atkinson quittèrent toutes deux l’organisation pour chacune fonder des groupes ostensiblement plus radicaux : le Parti Féministe pour la première et le Mouvement du 17 Octobre pour la seconde. De même, après que l’hommage à Solanas fut annulé en 2013, certaines personnes s’occupèrent de recoller elles-mêmes les morceaux en annonçant un événement dissident « Nous Avons des Sentiments Compliqués Vis-à-vis de Valérie Solanas ».

Tout ça pour simplement rappeler que les désaccords autour de la légende que constitue Solanas font partie des vieilles discordes du féminisme sans cesse répétées et forment les reliques d’un héritage intellectuel commun sur lequel ses critiques s’appuient – à l’instar de Bellwether.

C’est ce qui se nomme l’historiographie féministe, avec toutes ses vagues, ses groupes et ses conférences aussi mythiques les unes que les autres. Toute féministe digne de ce nom porte au soutif cette ribambelle d’adjectifs qu’on utilise pour se livrer nos récits et notre histoire : radicale, (néo)-libérale, socialiste, marxiste, matérialiste, séparatiste, culturelle, institutionnelle, lesbienne, queer, trans, eco, intersectionnelle, sexneg, sexpo, anar, première, deuxième, troisième – parfois quatrième ! [coucou Aurore] – vague. Ces récits ont parfois moins à voir avec ce qu’il s’est passé qu’avec ce que Frederic Jameson appelle « l’émotion de la grande fresque historiographique » – autrement dit, la satisfaction d’avoir synthétisé des données empiriques sans-dessus-dessous du passé en un arc historique tout à fait élégant au sein duquel tout ce qui s’est passé semble avoir été le fruit de la nécessité.

Il faut alors admettre que ces histoires ne sont que rarement, sinon jamais, tout à fait vraies, et il ne s’agit pas là simplement de répéter la prémisse qui affirme que toute taxonomie est une taxidermie, même si l’on ne peut pas nier que les concepts intellectuellement établis finissent toujours par s’échapper des voûtes de leur sépulture, tels des zombies de série B.

C’est aussi affirmer que tous les objets culturels, le SCUM Manifesto compris, ne constituent qu’a posteriori des outils de réponse aux signifiances de l’histoire. Ils sont en premier lieu l’occasion pour le public d’être affecté : ajuster la force d’un désir ou alimenter un fantasme, ouvrir la voie pour de nouveaux vécus ou se raccorder à de plus archaïques. En tant que féministes et que sujets, nous lisons et regardons des productions culturelles en allant de l’histoire politique à la pop culture, parce que nous avons besoin d’appartenir à un cercle social, parce que nous sommes stressé·es par le boulot, parce que nous cherchons des ami·es et des amant·es, parce que nous cherchons à renouer avec la politique à une époque et dans une culture définies par la perte des récits historiques.

Ainsi quand Bellwether s’indigne du SCUM Manifesto, « apogée du féminisme seconde-vague et lesbien, haineux et malavisé », sa condamnation porte en elle les déceptions que les féministes adorent entretenir en considérant rétrospectivement leurs aînées. Dans cette version des faits, le féminisme excluait jusqu’alors les femmes trans et est aujourd’hui en train d’apprendre à les inclure – et sera centré sur elles dans le futur, qui sait ? Le manque de rigueur de ce récit est sans aucun doute lié au révisionnisme un tantinet risqué qu’implique l’usage du terme de TERF (Féministe Radicale Excluant les Trans). Comme la plupart des féministes, les TERFs ne forment pas un bloc monolithique. Leurs croyances sont diverses, même si elles convergent généralement vers l’assimilation des femmes trans à des hommes en robe. Elles n’apprécient pas tout à fait le sobriquet TERF qu’elles considèrent comme insultant – une plainte ridicule si elle n’était pas aussi véridique, dans le sens où tout terme désignant un groupe réactionnaire porte intentionnellement une connotation négative. Le réel problème avec un tel qualificatif est que l’usage de TERF pour désigner nos ancêtres est anachronique : il implique que toutes les TERFs auraient raté la troisième vague du féminisme et seraient has been, de vieilles radfem aigries qui n’auraient jamais regardé plus loin que le bout de leur nez. Ainsi, de la même façon que les anthropologues européens imaginaient que les sociétés dites primitives constituaient un stade inaccompli de développement civilisationnel observé au stade embryonnaire, nous nous permettons de traiter les féministes de la seconde vague comme des anachronismes sur pattes.

À l’ère d’internet, l’usage du terme TERF est davantage approprié, à ces heures où une coalition de blogueuses telles que Megan Murphy de Feminist Current et Linda Shanko de GenderTrender passent leurs journées à bombarder l’empire transsexuel de bombes à clics. La vraie bataille a lieu sur Tumblr, opposant commentaires, mèmes et doxxings de tous bords – il est par exemple possible de trouver des profils Tumblr entièrement dédiés au catalogage d’utilisateur·trices « gender critical », comme les TERFs préfèrent se faire appeler. Mais ce conflit tient davantage des réseaux sociaux, notamment Twitter, Tumblr et Reddit, que de divergences idéologiques fondamentales.⁷

Quand une sous-culture sombre dans l’extrémisme politique, particulièrement sur internet, il est tentant de prendre ces positions caricaturales comme le cœur de cette sous culture, bien que cela soit souvent incorrect. Il vaudrait mieux se demander si les TERFs, comme de nombreux mouvements de la droite identitaire, ne se caractériseraient pas moins par leur ligne politique – nuisible au demeurant – que par la relation complexe et passionnelle qu’elles ont avec le trolling, à propos de laquelle les futurs anthropologues seront heureux de disserter une fois les difficultés posées par l’ethnographie numérique relevées.

Bien sûr le féminisme transphobe ne date pas d’internet. Certaines féministes deuxième vague craignaient et détestaient d’ores et déjà les femmes trans. Certaines d’entre elles sont même plutôt connues, comme l’australienne Germaine Greer, autrice du best-seller paru en 1974 The Female Eunuch. Cela dit, peu de TERFs s’expriment avec autant de virtuosité que Germaine Greer. Voilà comment elle dépeint sa rencontre avec une fan dans The Independent en 1989 :

« Le jour de la parution de Female Eunuch aux États-Unis, un type drapé de froufrous s’est précipité vers moi et a attrapé ma main. « Merci », ça a grogné dans un souffle chaud, « Merci pour tout ce que vous avez fait pour nous-autres les filles ! » J’ai esquissé un sourire grimaçant, secoué la tête et reculé, bataillant pour m’extirper de cette poigne énorme, noueuse, velue et sertie de trop nombreuses bagues. Le faciès qui me fixait était recouvert d’une épaisse couche de maquillage sous lesquels déjà perlaient les poils d’une barbe drue, détonnant avec la perruque synthétique Dynel et les deux paires de faux-cils cumulées. Contre ses côtes qui saillaient tant qu’on aurait pu les compter, au travers de la robe diaphane, se balançait un médaillon d’acier poli frappé du symbole de libération des femmes. J’aurais dû lui répondre : tu es un homme. The Female Eunuch n’a rien fait pour toi. Va te faire foutre. »

Inutile de se creuser les méninges pour comprendre que le dégoût ici exprimé (avec panache) par Greer s’inscrit dans le même registre misogyne qu’elle et ses amies TERFs prétendent combattre. Prenons plutôt le temps d’apprécier cette pièce de choix de transmisogynie, laquelle n’est pas si souvent ornée de figures littéraires mais davantage crachée à la gueule d’inconnu·es. On dirait Julia Child qui enfourne un bébé⁸.

Pendant des années Greer se considérait idole du féminisme, sortant régulièrement de son trou pour se pavaner sur les plateaux télé. En 2015, elle a entraîné une polémique en qualifiant de misogyne le choix du magazine Glamour de décerner le prix de la Femme de l’année à Caitlyn Jenner puis en s’attaquant à Vanity Fair pour avoir mis cette dernière en couverture [peut-on lui en vouloir ?]. Réagissant aux critiques, Greer publia ce bijou : « Le simple fait de t’être fait couper la bite et de porter une robe ne fait pas de toi une putain de femme. Je peux demander à mon médecin de me greffer de longues oreilles et des tâches brunes, même en enfilant une fourrure marron je ne me transformerai pas en cocker » [tout bien considéré, il semble que oui]. Cependant, il est davantage surprenant qu’une féministe lesbienne de la deuxième vague telle que Ti-Grace Atkinson, défenseuse de Valérie Solanas à ses heures perdues, ait pu soutenir des propos TERFs lors d’une conférence de 2014 à l’Université de Boston : « Il y a un conflit concernant le genre : tandis que les féministes luttent pour s’en débarrasser, les transgenrés le renforcent ». Cette remarque faite à l’occasion traitant de « La libération des femmes à la fin des années 60 et au début des années 70 » ne semble qu’inciter à considérer la deuxième vague comme l’âge sombre de l’histoire féministe et à la rejeter en bloc.

Considérons la fameuse West Coast Lesbian Conference. La première nuit de sa tenue, la performance de la chanteuse folk trans Beth Elliott fut interrompue par des manifestante qui tentèrent de la chasser de la scène. Le lendemain, Robin Morgan, éditrice féministe radicale d’une célèbre anthologie de 1970 Sisterhood is powerful, lut un texte brouillon où elle se défoulait sur Elliott, qui y était traité « d’opportuniste, d’infiltré et de disrupteur à la mentalité de violeur ». Son discours eut vite fait d’être imprimé dans le journal Lesbian Tide qui lui offrit une audience d’une plus large envergure :

« Je ne vais pas appeler un homme elle ; trente-deux années de souffrance dans cette société androcentrée m’ont décerné ce titre de femme ; et lui qui se trimbale travesti dans la rue avant de se faire importuner cinq minutes (ce qu’il apprécie par ailleurs peut-être) ose dire qu’il comprend notre souffrance ? Non, pour nos mères et pour nous-mêmes, nous n’avons pas à l’appeler notre sœur. Nous savons ce qui est à l’œuvre lorsqu’un·e blanc·he se grime la face en noir, c’est la même dynamique qui est à l’œuvre lorsque des hommes se travestissent en femmes. »

Ici s’arrêtent communément les rapports à propos de cette conférence, avant de conclure brièvement sur ô combien la seconde vague puait la merde. Cependant, comme le montre Finn Enke dans un excellent article paru dans Transgender Studies Quaterly, de nombreux témoignages manquent de mentionner le fait que la section San Francisco de l’association lesbienne nationale Daughters of Bilitis a accueilli en 1971 Beth Elliott lorsqu’à 19 ans elle se fit jeter par ses parents ; qu’elle se fit élire vice-présidente du chapitre cette même année et fut adoubée par la Dyke Patrol du comté d’Orange lors de la Gay Women’s Conference of Los Angeles. Elle fut également membre du comité d’organisation de la conférence où une minorité bruyante contesta sa présence. Pour ce qui est du discours au vitriol de Morgan, Finn Enke considère que ses attaques tenaient davantage au fait qu’elle était mal à l’aise à l’idée d’être invitée à parler publiquement lors d’une conférence lesbienne alors qu’elle-même était alors cul et chemise avec un homme – dont elle avait en vain tenté de profiter de l’image efféminée pour peaufiner son image de féministe radicale.

Je voudrais dire deux choses. D’abord, il y avait, comme dans tout mouvement, de la campagne de Bernie à Occupy Wall Street, du bon grain et de l’ivraie au sein de la deuxième vague du féminisme. Deuxièmement, la transphobie des féministes avaient finalement moins à voir avec la haine transphobe qu’avec une crise politique d’ampleur au sein du féminisme. En étendant la critique féministe jusque dans la sphère privée – ce qui est à l’origine d’un corpus théorique plutôt élaboré, rivalisant avec n’importe quel commentaire marxiste du système capitaliste – la deuxième vague s’est engouffrée dans un cul de sac. Si le patriarcat avait contaminé, comme elles le disaient, non seulement le domaine économique, culturel et juridique, mais aussi l’esprit des femmes lui-même, alors la révolution féministe ne pouvait pas s’accomplir sans se livrer à une introspection à visée purificatrice. Et s’il y avait bien un lieu qu’il était urgent et douloureux d’inspecter, c’était bien la chambre à coucher. Les féministes radicales, après avoir répété sans relâche que la sexualité hétérosexuelle devait également être l’objet de critiques politiques, devaient désormais faire face à leur propre reflet dans le miroir. D’où la célèbre citation d’Atkinson « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique ». C’est dans ce contexte-ci qu’Elliott et Morgan voyaient, la première en tant que femme trans, la seconde en tant que femme hétéro, leur statut de concernées menacé par la montée en puissance d’un paradigme cis et lesbien.

Bien que le féminisme radical ait eu autant son lot de lesbiennes transfriendly que d’hétéras transphobes, il existe une filiation historique entre le lesbianisme politique en tant que branche spécifique et minoritaire au sein du féminisme radical et le phénomène contemporain communément nommé TERFisme. Prenons Sheila Jeffreys, une lesbienne anglaise à la retraite après des années d’enseignement à l’Université de Melbourne. Du temps de sa jeunesse, elle était membre du Leeds Revolutionary Feminist Group, connu pour sa publication de « Political Lesbianism: the case against heterosexuality » (« lesbianisme politique : le procès de l’hétérosexualité ») en 1979. Ce texte définit les lesbiennes politiques comme des femmes refusant de baiser avec des hommes et se définissant par rapport au regard des autres femmes et non par le prisme du masculin, sans pour autant rendre obligatoires les pratiques homosexuelles. On retrouve ainsi dans ce papier le même humour grinçant que dans le SCUM Manifesto : « Être une féministe hétérosexuelle, c’est comme s’engager dans la Résistance sous l’Europe nazie : faire sauter un pont le matin et se précipiter le soir pour le réparer ». Aujourd’hui, Jeffreys pratique la transmisogynie de compétition, gagnant ainsi ses lettres de noblesse au sein du mouvement TERF. Comme beaucoup de ses paires, elle pense que les femmes trans produisent de mauvaises contrefaçons de la féminité qui produisent des stéréotypes misogynes. « Le transgenrisme peut être perçu comme l’impitoyable appropriation par les hommes de l’existence et de l’expérience féminines », écrit-elle dans son livre Gender Hurts paru en 2014. Elle adore citer la sexologie qui classe la transsexualité parmi les paraphilies⁹. Les TERFs comme elle aiment ainsi bien dire que les femmes trans sont des intrus perdus dans leur vie, des voyeurs malades qui complotent pour s’infiltrer dans les espaces non-mixtes par masculinisme ou perversion.

C’est avec honneur que je me proclame en accord avec ce portrait. Si j’avais eu le privilège d’assister au Michigan Womyn’s Music Festival, où l’on pouvait déambuler nue avant que les militant·es trans ne le forcent à fermer, il est certain que je n’y serais pas allée pour le seul plaisir de la musique. Au sein du mouvement lesbien, le féminisme des TERFs s’apparente à la version gouine de la panique homosexuelle. Je n’imagine pas ici que toutes les lesbiennes fantasment en secret sur des femmes trans – bien que cela doit arriver, et je m’en réjouis, bien plus souvent qu’on ne l’admet. Je veux plutôt dire que le féminisme TERF a hérité de certaines branches du lesbianisme radical l’angoisse causée par l’insoumission du désir. Le principal sujet de la gay panic defense, qu’il soit sénateur ou parlementaire, est menacé par d’ingouvernables passions qui le compromettent politiquement. Pour préserver son image, il fait de ses désirs ceux d’un autre, de sorte qu’il peut désormais légiférer dessus pour les faire disparaître. Cette version du lesbianisme politique est elle aussi coincée entre l’enclume de son désir et le marteau de ses convictions. Comme l’a dit Jeffreys lors du Lesbian History Group londonien de 2015, le lesbianisme politique se doit de résoudre la contradiction portée par le féminisme hétérosexuel : « Pourquoi se rendre à toutes ces réunions et développer ces formidables théories politiques si en rentrant chez soi c’est pour y retrouver son mari ? Assise devant la télé, tu te dis que c’est quand même curieux. » Mais le séparatisme, le vrai, le dur, ne demande pas seulement de plaquer son mec. Il lui faut encore se purger avec une orthodoxie paranoïaque de tout ce qui s’apparente de près où de loin à de l’influence masculine résiduelle. Le désir ne fait pas exception. Le lesbianisme politique se fonde sur la conviction profonde que rien, pas même l’intimité du désir, ne peut résister à la force de la droiture politique, pour peu qu’elle soit suffisamment affirmée. Pour Jeffreys et ses camarades, le lesbianisme n’est pas une immanence mais un acte de volonté. C’est une conception qui ne prend pas en compte l’incarnation et où être lesbienne n’est pas tant une affaire d’affection commune que de déconstruction individuelle.

Le fait est que l’hétérosexualité n’était peut être pas faite non plus pour son mari. Il semble que ça n’ait jamais traversé l’esprit de Jeffreys que certaines d’entre nous puissent transitionner pour échapper à la prison hétérosexuelle. C’est un paroxysme d’ironie que si peu de femmes ne se définissent d’avantage par le regard de leurs sœurs que moi, une lesbienne transsexuelle ; que Beth Elliott et ses camarades soient de traditionnelles lesbiennes politiques : des femmes qui fuient autant les hommes dans leur vie que ceux dont elles vivaient la vie. Nous sommes des séparatistes de nos propres corps. Nous sommes si révoltées que nous nous efforçons régulièrement d’empoisonner le stock mondial de matériel biologique masculin à coups de traitements et d’opérations. Aux TERFs, nous répondons simplement que nous traiter de contrefaçons est nous faire le plus beau des compliments. Remettons les choses à leur place : grâce à Jeffreys, quelques femmes se sont rasé la tête dans les années 70. Grâce à nous, des hommes ont été effacés de la surface de la terre. Valérie, elle au moins, serait fière de nous. La Société pour Émasculer les Hommes n’est-il pas un chouette nom pour un club de lecture transféminin ?

Je crois qu’ici encore je surinterprète. Foutre les gouines trans sur un piédestal pour les ériger en avant-garde féministe est aussi attrayant qu’intenable. En défendant ce point de vue, je négligerais ce qui à mes yeux est la plus grande leçon d’échec des lesbiennes radicales de l’époque : chercher à conformer le désir aux idées est une entreprise vaine. Autant faire prendre un bain à un chat. Je ne veux pas ici dire que la politique ne joue aucun rôle dans la géométrie des passions. La solidarité peut être terriblement grisante – c’est sans doute l’une des plus précieuses révélations qui me vient des consciousness-raising groups féministes des années 70. Mais on ne peut compter sur la passion comme acte de solidarité de la même façon que l’on marcherait avec ses sœurs de lutte pour battre le pavé. Le désir est par essence un despote immature. Le jour où nous cherchons à le maîtriser au nom de la politique sera celui où l’on en prescrira certains pour en prohiber d’autres. Seule une doctrine moraliste nous attend au fond de cette sombre impasse. Imaginons une vie semblable à une anémone de féminisme dont les ondulations se rétracteraient inlassablement à chaque contact avec le patriarcat : les télévisions n’auraient plus rien à diffuser.

Soulignons à quel point il est aujourd’hui tabou, à gauche, d’affirmer qu’un changement de sexe ne traduise pas tant une identité profonde que la force d’un désir. Cela nous demanderait d’analyser nos réalités non pas par le biais de ce que nous sommes mais de ce que nous voulons. La première fonction de l’identité de genre en tant que concept politico-légal est la mise entre parenthèse, sinon l’effacement total, du rôle des affects dans la configuration sexuelle. Historiquement, cela nous vient à gauche des activistes trans désireuses de faire taire les accusations selon lesquelles nous transitionnerions pour obtenir quelque chose : argent, sexe, privilèges légaux, gamines dans les toilettes publiques. Comme la théoricienne Paisley Currah le fait remarquer, les États ont été bien davantage enclins à redéfinir le sexe lorsque les personnes trans ne semblaient en tirer aucun bénéfice. En 2002, la Cour Suprême du Kansas a annulé le mariage entre une femme trans et son mari décédé, annulant du même coup l’héritage d’un capital estimé à 2,5 millions de dollars, en prétextant l’interdiction du mariage homosexuel pour invalider leur union. Le sexe légal de son acte de naissance à l’état-civil du Wisconsin, changé de M à F bien auparavant, devint bien inutile lorsqu’il lui fallut encaisser son dû.

Je ne dis pas que cette femme a transitionné pour de l’argent facile. Ce que je dis en revanche, c’est et alors, si c’était le cas ? Je doute qu’aucune d’entre nous ne transitionne que pour le désir « d’être une femme » au sens ontologique, théorique et universitaire. Je n’ai certainement pas transitionné pour cette raison, au demeurant. J’ai transitionné pour les ragots et les compliments, le rouge à lèvre et le mascara, les films qui font pleurer, les relations lesbiennes, se faire payer le resto et porter ses sacs, subir le paternalisme des mecs et s’inclure dans l’intimité des amitiés féminines, me repoudrer le nez dans les toilettes accompagnée d’une pécheresse de chaque côté telle une figure christique, pour les sextoys, se sentir fraîche et désirable, se faire draguer par des butchs, détenir ces secrets qui sont l’apanage des gouines, pour les mini-shorts, les bikinis, pour toutes les robes, et – oh mon Dieu – pour avoir des seins. Vous voyez bien le problème avec le désir : il est rarement immaculé, rarement pur. N’importe quelle TERF vous dira que ces éléments sont pour la plupart des pièges traditionnels du patriarcat et elle n’aura pas tort. Soyons honnêtes : les TERFs sont pour l’abolition du genre, bien que cet abolitionnisme ne soit que le vernis d’une banale panique morale. S’agissant de la révolution féministe, les TERFs nous laissent dans la poussière, luttant pour se faire belles. À cet égard, quelqu’une comme Ti-Grace Atkinson, féministe radicale engagée dans la destruction révolutionnaire du genre, n’est pas fossilisée : c’est plutôt moi qui le suis, avec mes épilations bihebdomadaires.

Peut-être devrais-je m’élever spirituellement ? Me voilà aigrie. Lorsqu’une compagnie aérienne égare vos bagages, vous n’en faites pas une interminable tirade politique sur la tyrannie de la propriété privée : vous souhaitez simplement récupérer vos sacs. C’est encore plus douloureusement visible lorsqu’il s’agit de chirurgie de réassignation sexuelle, véritable casse-tête pour les théoricien·nes queer qui se sont empressé·es de faire des transsexuel·les les mascottes de leur politique de la subversion. L’idée qu’une vaginoplastie puisse faire de moi une vraie femme est aujourd’hui quasiment réactionnaire. Beaucoup de féministes ne parviennent pas à comprendre la vaginoplastie comme autre chose qu’une chirurgie esthétique : « si tu as besoin de ça pour te sentir plus à l’aise dans ton corps, alors vas-y ! » – mais c’est aussi faux que c’est condescendant. Bien sûr que les chirurgies de réassignation font partie des pratiques cosmétiques et se rapprochent des chirurgies esthétiques. Personne ne se rend au bloc opératoire pour demander une vulve hideuse. Mais le problème n’est pas qu’elles soient ou non des actes cosmétiques, le problème serait qu’elles ne soient pas personnelles. Voilà un paradoxe que recouvre tout jugement esthétique : le beau est à la fois subjectif et universel. Les femmes trans ne veulent pas de ces chirurgies parce qu’elles pensent qu’une vulve leur irait mieux qu’un pénis ou serait plus agréable. Nous voulons une vaginoplastie parce que la majorité des femmes ont un vagin. Dites que c’est transphobe si cela vous chante – ça ne m’empêchera pas de me faire charcuter la bite en artichaut.

Me voilà tendancieuse, mes chères, parce que je tente de vous dire ce que bien peu osent aborder, et en particulier dans l’espace publique, lorsqu’il nous est demandé d’être politique. Je ne cherche pas tant à vous faire comprendre que la majorité des femmes trans désireraient être cis, ce qui est ma foi d’une ennuyeuse évidence. Je cherche à vous faire comprendre – et cela est aussi sombre que c’est difficile – que la plupart d’entre nous aimeraient être femme, rien de plus. Et ce n’est pas ce que l’on attend de nous. La syntaxe de l’activisme trans n’admet plus le subjonctif. Les femmes trans sont des femmes, nous corrige-t-on avec condescendance, comme si nous nous prenions pour Chimamanda Ngozi Adichie10, que nous étions prisonnières du mauvais schéma, que la dysphorie se soignait par la déconstruction. Comment désirer ce que l’on a déjà ? Le désir implique la carence ; le vouloir implique de vouloir. Admettre que ce qui fait de moi une femme trans n’est pas lié à mon identité mais à mon désir revient à admettre que nos transitions sont prises au pièges dans le boudoir de la volonté, à attendre des seins qui ne pousseront peut-être jamais, une voix qui ne sera peut-être jamais féminine, des parents qui ne nous rappelleront peut-être pas.

Appelez ça romantisme du désespoir si ça vous chante. On désire quelque chose, on a trouvé un objet qui nous comblera. Cet objet est une personne, une utopie, un art sublime ou une parure. On s’y attache, on le poursuit, le porte en nous, le regardons à la télévision. Un jour, nous-disons nous, il nous donnera ce que nous voulons. Et puis il s’avère qu’il ne nous donne rien. On commence alors à comprendre qu’il ne nous donnera probablement jamais ce que nous désirions. Mais ce n’est pas tant là que réside l’immensité de la déception. Elle se loge dans ce qui s’y passe après : que dalle. On conserve les acquis, on les suit partout, les abreuvons, écrivons à leur sujet. Mais l’objet du désir reste muet et ne nous donne pas ce que nous recherchions. Tout cela nous le savions. Mais alors émerge une autre prise de conscience : ne pas avoir n’a que peu de choses à voir avec le vouloir. Le savoir n’améliore en général pas les choses, nous ne sommes pas orienté·es vers un objet pour l’acquérir, nous désirons parce que nous sommes des êtres de désir. C’est le degré zéro de la déception qui régit tout désir et le rend possible. Au final, si l’on ne désirait que des choses que nous nous savions capables d’obtenir, nous nous retrouverions incapables de désirer quoi que ce soit.

Je ne suis pas en train de mendier un peu de pitié pour les tristes travelos que nous sommes, assez de bruyère gît déjà au pied du lit. Je voulais juste rappeler que nous aussi avions des désirs, dont l’inventaire est plus profond et complexe qu’aucun autre. La puissance de notre désir est à couper le souffle. Est-ce pourquoi sortir du placard est aussi écrasant, pourquoi nos premières robes sont nos premiers baisers, pourquoi la dysphorie est toujours un divorce ? La déception me semble être le revers de l’amour.

1. Féministe radicale canadienne et étasunienne de la deuxième vague, connue pour son engagement militant autant que théorique, avec des travaux cherchant à comprendre les origines de l’oppression des femmes par une étude des formes biologiques et des divisions qu’elles entraînent.
2. Blog féministe libéral
3. Dramaturge étasunien dont les pièces traitaient parfois des rapports de sexe.
4. Pratique sexuelle qui consiste à stimuler les canaux inguinaux de l’intérieur.
5. Le discours lesbophobe reprochant aux vilaines lesbiennes leur misandrie ne date pas d’hier…
6. À cette époque, on ne fait pas la distinction entre les femmes trans et les drag queens.
7. Cela dit, le mouvement TERF prend de plus en plus d’ampleur, notamment au Royaume-Uni, ou celles-ci, proches des mouvements d’extrême-droite constitués, parviennent même à faire passer des lois discriminant les personnes trans. De plus, la dichotomie transféministes/TERFs peut également être comparée à l’opposition entre les matérialistes de la seconde vague, constructivistes, et les différentialistes, essentialistes – bien qu’il faille nuancer le propos, la théorie TERF n’étant pas aussi caricaturale et le mouvement queer s’opposant à l’approche matérialiste traditionnelle développée entre autres par Guillaumin, Delphy et Wittig. J’ai traduit cet article a propos de leur mouvement.
8. Présentatrice étasunienne célèbre pour son émission de cuisine dans les années 60.
9. Synonyme psychiatrique de perversion.
10. Autrice et afroféministe accusée à plusieurs reprises de transphobie.

Andrea Long Chu, texte original paru dans n+1, traduit de l’anglais par Alicia

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