Nommer l’ennemi : réponse à Juliet Drouar

Ce papier constitue une réponse partielle à l’article de Juliet Drouar, « Femmes n’est pas le principal sujet du féminisme ». Il s’attache à identifier l’état de langue qu’il emploie, état de langue qui infuse le féminisme libéral contemporain, et à dénoncer la dangerosité de ce langage, au service de la confusion et de la mauvaise foi politique bien plus qu’à celui des femmes.

L’article martèle que, je cite « l’utilisation du terme femmes [comprendre : dans le féminisme, pour définir le groupe concerné par le féminisme] comme une essence […] nous impose d’oublier que femmes est une construction est pas une nature ». L’argument est répété un peu plus loin, sous une forme différente : « femme […] est un statut légal et moral et non un fait de nature ». On comprend sans mal où l’auteur veut en venir : le mot femmes omet dans sa construction linguistique de rendre explicite le processus de sexage (on reprend les mots de Colette Guillaumin) dont sont victimes, à tout moment de leur vie, le groupe social qu’il nomme. « Femmes » oublierait de rendre compte qu’il ne nomme pas un fait, mais une fiction ; le mot n’explicitant pas la dimension fictionnelle de ce qu’il qualifie (au contraire, par exemple, du risible personne sexisée que l’auteur propose, syntagme qui inclut la conscience de l’existence d’un processus), il essentialiserait automatiquement le fait social, disqualifiant ainsi, pour les dominées, toute possibilité d’émancipation. Le signifiant femmes est pourtant d’une limpide précision ; il ne qualifie aucune essence, aucun fait de nature ; au contraire, il nomme précisément, dans son unicité, la réalité de l’existence d’un groupe social. Travailleurs ne nomme pas une essence, et nul marxiste ne saurait en douter. Nul linguiste amateur n’a jamais songé à le remplacer par l’ubuesque personnes classisées. Le nom de travailleur n’a d’autre utilité que de décrire la place d’un groupe social dans le processus de production capitaliste. Femmes, à son exacte image, ne naturalise pas, mais décrit.

Cette obsession de la précision linguistique infuse la pensée et les pratiques féministes contemporaines : le groupe Collages féministes lyonnais s’illustre l’année dernière en remplaçant le E de Femmes par un X, tentant ainsi maladroitement d’inclure « les femmes trans et les lesbiennes » dans le groupe social qu’il représente. Juliet Drouar veut, ellui aussi, inclure « les vieilles, les célibs, les sorcières (?) » dans la lutte féministe. Les femmes trans, les lesbiennes, les vieilles (!) ne sont-elles donc pas des femmes ? Doit-on donc sans cesse les inclure, leur tendre, depuis un piédestal de pacotille, une main paternaliste  ? Ce faux souci de l’inclusion est d’autant plus ironique que l’on connaît la place centrale des femmes trans et des lesbiennes dans la théorie féministe, qu’elles ont construite et portée plus que n’importe qui. Les féministes (qui sont, bien souvent, des lesbiennes et des femmes trans) savent qu’elles sont des femmes ; elles n’ont nul besoin qu’on le leur répète, nul besoin qu’on les inclue. La véritable utilité de ce souci constant de précision, qui provoque l’effet inverse de son but supposé, qui exclut plutôt qu’il inclut, est manifestement ailleurs. 

Dans « FXMMES », dans « personnes sexisées », dans « personnes touchées par le sexisme », on lit en filigrane l’horreur à nommer la réalité sociale, et l’évitement devant l’inéluctabilité de cette nomination. La langue du politique n’a pourtant pas d’autre but : elle nomme le rapport social, ou elle ne nomme rien. Personnes sexisées s’exclut volontairement du rapport de production patriarcal, s’exclut de l’économie domestique, s’exclut de la domination sexuelle ; s’exclut de la si laide et si disgracieuse réalité – certes née de fictions, mais qui tue tous les jours – qui constitue la vie des femmes. Il n’existerait qu’une somme de réalités disparates – les vieilles, les célibs, les sorcières, et les hommes gays, les alliés – , dont il faudrait ânonner avec soin les spécificités. La réalité de la classe est trop violente, trop peu queer (et donc trop peu fictionnelle), trop implacable pour que la langue contemporaine cherchât ne serait-ce qu’un peu à en rendre compte. Derrière l’obsession linguistique de l’inclusion se cache le confusionnisme : nulle ne peut plus dire ce qui est une femme et ce qui n’en est pas, nulle ne peut dire ce qu’est le patriarcat et ce qu’il n’est pas, nulle ne peut dire qui est un ennemi politique et qui n’en est pas un. Et comme nulle ne peut plus le dire, nulle – parmi les jeunes militantes et les néophytes – ne peut non plus le distinguer. Pour Juliet Drouar, un homme gay est une personne sexisée au même titre que vous et moi – l’argument est ironique lorsqu’on a fréquenté les milieux LGBT mainstream et qu’on sait la lesbophobie et la transmisogynie dont les hommes gay font preuve.

Avec le confusionnisme vient l’anti matérialisme : toute tentative de nommer notre classe sociale est fort commodément disqualifié, renvoyé à l’essentialisme dont on sait pourtant que le matérialisme est, historiquement, l’ennemi le plus farouche. Pour Juliet Drouar, comme pour beaucoup de féministes contemporaines, nommer, même imprécisément, les rapports de classes de sexe revient à entreprendre une aventure linguistique des plus effrayantes : celle de nommer l’ennemi. Dire personne sexisée ne signifie pas seulement ne plus dire femmes ; ça signifie encore, surtout peut-être, ne plus dire hommes ; ça signifie nier que les hommes gays, par exemple, sont des hommes, et sont donc à ce titre nos ennemis à toutes, tout comme les alliés féministes si chers au féminisme hétérosexuel. Ce n’est pas un hasard si ces pirouettes linguistiques se retrouvent, sous une autre forme, dans les productions culturelles du féminisme hétérosexuel. L’euphémisme y remplace alors l’épanorthose : on préfère la charge mentale à l’exploitation domestique, la charge sexuelle au viol conjugal, la masculinité toxique aux hommes. L’atténuation généralisée, le souci constant de gommer dans la langue la réalité de la violence de classe remplacent ici la multiplication des signifiants. Un arsenal périphrastique – la périphrase est la petite sœur de l’euphémisme – est mobilisé : tel article, au lieu de traiter du viol conjugal, veut s’employer à combattre l’injonction au sexe au sein du couple (sic). Tel ouvrage, sorti très récemment, consacré à la mystérieuse charge sexuelle, décrit amplement les effets de l’exploitation sexuelle, sans jamais directement la nommer. Les effets de cette langue-là sont pourtant les mêmes, et leur concrétude devrait à elle-seule nous convaincre que nous faisons fausse route : parce qu’on lui répète qu’elle ne subit que la charge mentale, la femme hétérosexuelle ne peut plus prendre conscience de l’exploitation, bien réelle celle-la, qu’elle subit. Cet état de langue-ci a presque complètement supprimé le complément du nom, en particulier les groupes prépositionnel et participial : l’injonction au sexe de qui, pour qui ? Seuls restent les noms, comme autant d’idées abstraites, descendant de l’Éther pour agir mystérieusement sur le monde. 

L’état de langue féministe n’a pas le but politique qu’elle devrait avoir : son objectif n’est plus la précision mais la confusion ; ce n’est plus de rassembler, mais d’exclure. C’est une langue névrotique, une langue de l’angoisse, qui pour ne pas nommer le réel (les hommes dans leur totalité, en tant que groupe social et en tant qu’individus, nous exploitent et nous tuent, et le font consciemment) se perd dans une nébuleuse d’euphémismes et de signifiants sans signifiés. C’est une langue qui s’agite dans le vide, qui nomme tout sauf ce qu’il faut nommer, qui mobilise des trésors de vocabulaire et de syntaxe pour ne pas rendre compte de ce qu’elle voit. En somme, la langue féministe est une langue de l’esbroufe. Ce n’est pas hasardeux si le nom de patriarcat a autant de succès : dire patriarcat, qui renvoie à une structure floue, surplombante, imprécise, c’est encore ne pas dire hommes. Le titre de l’article l’explicite bien : tout comme le réel n’est plus le principal sujet de la langue féministe, qui préfère créer des fictions linguistiques délirantes que de nommer la réalité sociale, les femmes ne sont plus les principales sujets du féminisme. Notre linguistique est envahie de signifiants vides comme nos espaces de lutte sont envahis par nos ennemis politiques. 

Femmes n’est pas le principal sujet du féminisme et sa linguistique sont des symptômes de l’état préoccupant de notre classe. Elle désespère, jusqu’à l’angoisse, de prendre conscience qu’elle existe au sein d’un rapport de forces dynamique, qui n’existe que parce qu’ils existent. Nous sommes la seule classe sociale du monde qui ne parvient pas, même face à la violence la plus implacable, même face à l’évidence de la raison, à nommer son ennemi. Nous préférons de beaucoup l’aveuglement et les conforts de l’idéalisme : ce n’est pas de leur faute, ça ne l’est jamais vraiment. C’est l’éducation, le sexisme, le cishétéropatriarcat, les stéréotypes de genre (il faudrait d’ailleurs se pencher sur les nombreuses convergences de vocabulaire du queer et du féminisme libéral, convergences permises par leur fond idéologique commun). Et par faiblesse, par amour des hommes, par intérêt politique, nous construisons une langue de l’excuse, une langue exagérément complexe, gonflée de néologismes euphémisants, qui apparaît davantage comme un arsenal de codes linguistiques à maîtriser que comme une voie vers la convergence politique. Les femmes ont partout peur des mots comme des chatons apeurés, parfois même davantage qu’elles ne craignent leurs ennemis. C’est que nommer signifie se faire et faire violence, nommer signifie cesser de rêver et commencer à comprendre ; il nous faut donc inventer une langue nouvelle, déployer un dispositif linguistique au service de notre idéalisme, un dispositif bâti pour l’évitement. Jusqu’alors, que la raison nous pardonne, nous y parvenons très bien. 

Juliet Monnain

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