Comment penser la transitude ? Une approche matérialiste

Qu’est-ce qu’être trans ? Les réponses habituellement données à cette question sont peu matérialistes et souvent vides de sens.

« Être trans c’est être né·e dans le mauvais corps. » : nous voilà de nouveau avec une belle rhétorique essentialiste sous les bras – comme si notre genre précédait notre existence, comme s’il était produit par des nécessités biologiques et non par des contingences sociales.
« Être trans c’est se sentir/être d’un autre genre que celui qui nous a été assigné à la naissance » : ouh le bel idéalisme ! C’est reparti pour une analyse individualisante et psychologisante présupposant le genre comme un « ressenti » et pas comme un rapport de pouvoir.
« Être trans c’est sentir de la dysphorie » : si c’est souvent un sentiment de mal-être extrême qui pousse à transitionner, c’est faire dans un même mouvement une psychiatrisation (comme assujettissement à la psychiatrie et à sa coercition) de nos vécus et un saut logique qui n’a pas lieu d’être : la situation matérielle d’une personne trans n’est pas déterminée en premier lieu par sa dysphorie supposée, même si la dysphorie peut l’engager – l’asymétrie des situations entre les hommes trans et les femmes trans suffit à s’en convaincre. De plus, la baser sur la dysphorie serait faire une lecture très ethnocentrique et occidentalisée de la transitude.
Enfin, le plus acceptable mais tout de même bancal « être trans c’est vouloir transitionner, transitionner ou avoir transitionné » : le désir de transition ne s’autoréalise pas et nécessite d’autres facteurs (comme la possibilité concrète de transitionner) pour pouvoir agir sur la place de la personne dans les rapports sociaux.

Cet article se propose donc d’établir une conception simple et matérialiste de la transitude (ou transsexualité/transsexualisme, ou transsexuation). C’est volontairement que sont écartés les termes de transidentité et de transgenrisme, le premier étant centré sur une notion idéaliste, le second se détachant des rapports sociaux premiers (entre classes de sexe) pour n’envisager que les habitus* qui en découlent a posteriori (ce qu’on pourrait appeler le genre), quand il ne désigne pas tout simplement une idée du soi déconnectée de toute réalité sociale. Il reste volontairement abstrait afin que le modèle puisse être réutilisé, modifié, en bref qu’il reste une conception et non une description.

Il faudrait pour cela distinguer deux plans de lecture de la transitude : l’un qui se baserait sur l’historicité de la situation sociale personnelle dans les rapports de sexe, l’autre qui serait purement matériel. Commençons par le premier.

A la différence des catégories d’homme et de femme, les catégories cis et trans ne forment pas de classes sociales*, mais décrivent des trajectoires entre ces classes de sexe1. De la même façon que des transclasses sont des transfuges de classe sociale (au sens marxiste orthodoxe du terme), les transsexuel·les sont des transfuges de classe de sexe (voire la thèse d’Emmanuel Beaubatie à ce sujet). Un·e prolétaire devenu bourgeois·e est transclasse, une femme devenue un homme est transsexuel. Et vice-versa si le processus est un déclassement et pas une ascension (bourgeois·e vers prolétaire, homme vers femme). Les causes et conséquences ainsi que les modalités des changements de classe de sexe ne sont pour autant pas les mêmes que celles d’un changement de classe au sens marxiste : s’il est possible d’établir des liens et de s’en servir pour vulgariser la théorie par analogie, on ne peut cependant les superposer. Suivant cette conception, est trans toute personne qui est transfuge de classe de sexe, c’est a dire qui en a changé. Pas question de dire que nous avons toujours été un homme/une femme au fond de nous : ce serait masquer l’aspect strictement social de ces catégories – les hommes ne sont des hommes qu’en tant qu’ils sont la classe qui s’approprie les femmes et les exploite sous le patriarcat, et inversement. Tant que notre situation sociale est celle d’un homme dans les rapports sociaux de sexe, c’est à dire tant que nous sommes perçu·es comme des hommes et traité·es comme tel·les, nous restons des hommes. Des hommes déviants à leur classe, parfois. Des hommes subalternes, déclassés, marginalisés, peut-être. Des hommes avec un désir d’être des femmes et un devenir2 de femme, assurément. Mais des hommes tout de même. Parce que la catégorie d’homme est transversale et non homogène. Penser le « point de bascule » paraît très compliqué et relativement peu pertinent : le changement de classe ne se fait pas instantanément. Dans le cadre d’une transition binaire, durant toute une période, où le sujet est en transition, il est dans un entre-deux trouble et violemment réprimé – par ce que l’on pourrait appeler cissexisme* ou transphobie, moyen pour le patriarcat d’assurer la rigidité des classes de sexe, leur discrétion et de réaffirmer son narratif naturaliste.

Il est également possible de considérer cis et trans comme des situations purement sociales, strictement matérielles, sans prise en compte du vécu passé. Être trans serait alors être matériellement confronté·e, vis-à-vis des institutions, de l’espace public, des relations interindividuelles et sociales, au cissexisme*. Être cis, ne pas l’être. Là où la conception présentée dans le paragraphe précédent marquait, par la transition, une rupture irrémédiable entre les états cis et trans : on devient trans par la transition et on ne redevient pas cis (même en détransitionnant/retransitionnant, voire deux fois plus, puisque nous aurions alors tout de même effectué plus d’un changement de classe de sexe, peu importe qu’il s’ancre dans une situation sociale assignée à la naissance), cette conception-ci instaure une forme de logique ternaire : une personne cis d’un sexe devient trans en transitionnant – ce qui la cantonne à un rôle social hors des classes binaires traditionnelles, puis retrouve parfois une forme de statut de cis conditionnel dans l’autre sexe en cispassant. Puisque de la même manière qu’en passant pour une femme on en devient une, en passant pour un·e cis on est traité·e comme tel·le. Et donc, socialement on le devient. Or la cissexualité n’est rien d’autre qu’une situation sociale.
Cependant cette réintégration à la situation sociale cis dans  la classe opposée n’est pas systématique : certaines personnes souhaitent conserver un statut androgyne/non-binaire, d’autres ne parviennent tout simplement pas à cispasser pour diverses raisons. De plus, comme nous l’avons précisé ci-dessus, ce statut cis est éminemment conditionnel : certaines personnes ne peuvent jamais renouer avec leur famille du fait de leur transition. Les confrontations aux systèmes médicaux, carcéraux, étatiques de manière générale, ne sont que rarement similaires à celles qu’ont les personnes « inconditionnellement cis ». En effet, les personnes trans « redevenues cis » conservent un potentiel devenir trans : elles gardent cette épée de Damoclès en permanence brandie au-dessus de leur tête, puisque l’État et la médecine conservent des traces de leur transition, puisqu’elles peuvent à tout moment être outées, puisqu’elles sont dépendantes des hormones produites, distribuées et commercialisé·es par des structures cissexistes pour survivre.

Une telle conception permet de penser la transitude non comme un groupe relatif à l’identité de ses membres mais comme une situation concrète. Elle admet l’hétérogénéité de ces trajectoires puisque certaines sont ascendantes quand d’autres sont descendantes : il n’y a pas de symétrie possible entre les hommes trans et les femmes trans. Elle donne des clés pour (se) penser en tant que personne trans et s’intégrer au modèle matérialiste développé par les féministes de la deuxième vague, sans avoir recours à des essentialismes ou des mystifications semblables à celles mentionnées en début d’article.
Pendant longtemps je n’ai pas transitionné parce que je doutais de ma transitude : que voulait donc dire « être une femme au fond de moi » ? La vérité, je crois, c’est que je ne l’étais pas. Pas plus que je n’étais trans. Mais je pouvais le devenir en choisissant de quitter cette position sociale masculine et ce corps d’homme avec lesquels je n’étais pas à l’aise, pour transitionner. Et c’est tout ce qui comptait. C’est lorsque j’ai compris cela que j’ai pu me lancer.

* Voir le lexique féministe matérialiste.
1. Beaubatie Emmanuel, 2017, Transfuges de sexe. Genre, santé et sexualité dans les parcours d’hommes et de femmes trans’ en France, sous la direction de Michel Bozon, EHESS.
2. Cette notion me semble pertinente pour penser nos situations sociales d’un point de vue matérialiste (et donc également déterministe – dans le sens des rapports de cause à effet à la fois de la matière et des rapports sociaux qui en découlent). Attention toutefois à ne pas réduire cette approche à une normalisation et à une uniformisation des situations sociales : le devenir dans cet article n’est que l’état encore irréalisé.

Alicia

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