Une politique transsexuelle à l’encontre de l’identité

Différentes conceptions de ce que c’est « qu’être trans » s’affrontent en permanence depuis l’apparition d’un militantisme trans qui s’autorise à se définir comme tel. Dans nos espaces militants, la définition de ce qu’on nous nommons parfois « transsexualité », parfois « transidentité » ou « transgenrisme », plus rarement « transsexuation » ou « transitude » est une définition en contradiction avec la manière dont « la société » perçoit l’existence trans et l’incorpore en son sein (quand elle ne veut pas nous voir disparaître).

Être trans, d’un point de vue hégémonique, acceptable socialement, c’est accepter un schéma d’assimilation, en parquant l’argumentaire psychiatrique sur notre existence. Cette conception archétypique veut que nous, trans, ne soyons simplement « pas né-e-s dans le bon corps », et qu’une pratique de « soin » puisse venir régler le problème. A en croire cette définition, nous serions des êtres « cassés », mais « réparables ». Alors, tout va bien.

Le militantisme trans s’est construit en opposition à cette manière de voir nos transitions, nous ne voulions plus « choisir » par défaut l’assimilation complète pour être accepté-e socialement, nous voulions nous-même pouvoir poser la question de qui nous sommes. Questionner le genre, le sexe, comme les féministes cis ont pu, et peuvent, le questionner de leur côté. Il s’agissait de ne pas accepter une condition mortifère qui nous maintient dans un état de subalterne médicalisé-e si l’on veut éviter une mort certaine.

Pour combattre cette vision hégémonique de la « transitude », il a fallu développer d’autres manières de penser nos transitions, le genre et le sexe. S’inspirant des schémas politiques classiques à l’œuvre dans nos espaces militants « de gauche », elles se confrontent et se rejoignent, s’éloignent, se distancient, se combattent parfois, voire même, souvent.

Elles créent un véritable rapport politique entre elles, et ainsi, cherchent à s’affirmer au sein de l’espace militant trans.

Contre l’essentialisation psychiatrique, nombre de militant-e-s, dès les années 90, ont adoptés un schéma revendicatif basé sur la notion d’identité. Partant du postulat (partagé par d’autres courants) que la psychiatrie, la médecine, ne viendrait qu’appliquer sur les corps trans une biopolitique répressive, ce schéma identitaire vient affirmer que contre cette biopolitique, c’est le droit à « l’auto-détermination » qui doit s’imposer (contre le pouvoir holistique, la primauté de l’individu). Une pratique de « libération individuelle » qui se voulait répondre à des urgences en affirmant un « droit à l’existence », comme un droit inaliénable et sacré. Cette vision « libérale-libertaire » de la question trans, souvent centrée autour de la performativité du genre développée par Butler dans Trouble dans le genre, est issue de la pensée queer. Cette pensée concentre le débat non plus sur les structures bourgeoises de l’État moderne et sur les oppressions vécues en qualité de faits sociaux créateurs de discriminations, mais sur la question de l’identité. Il s’agirait de détruire le genre en détruisant ce « soi-même » imposé par la société, pour se recréer en tant qu’individu plus ou moins genré, à partir de ses propres aspirations.

Mais cette conception de la question trans porte en elle-même beaucoup de contradictions. Se recréer soi-même à partir de ses propres aspirations sous-entendrait que cela soit possible, que le genre ne soit donc que performatif (produit par le simple fait qu’on le pense en tant que tel), et qu’il suffirait de changer la manière de (se) voir pour changer la manière dont la société peut se percevoir toute entière d’un point de vue « genré ». Mais, en lien avec ce que la pensée féministe a pu nous apporter, il est à constater que la vision queer du genre part du principe que les individus seul-e-s sont en mesure de bouleverser le genre, voire de le détruire, du simple fait de leur existence « hors-normes ». Le queer vient donc imposer une certaine conception de nos sociétés, une conception du sexe, du genre qui lui est propre. Une conception antiféministe.

Au lieu de rédiger un simple pamphlet « anti-queer », il me semble bien plus pertinent de lui opposer une réalité différente, une autre politique concernant la question trans. Telle est la volonté de cet article.

Là où le queer se fait de plus en plus étendu, il importe de proposer un autre modèle (en réalité déjà à l’œuvre dans nos milieux, mais minoritaire) pour ne pas stagner dans les querelles qui fondent nos réalités militantes locales (du point de vue de la France, en tout cas) depuis au moins 20 ans. Au détriment de réelles avancées sociales.

Cela fait un moment maintenant que je cherche à avoir une perception des plus justes sur la manière de me vivre en tant que femme trans. Au début de ma transition, ce fut certes beaucoup d’expériences, mais j’ai surtout mené une réflexion intense sur des questions qui me semblaient élémentaires : « En quoi serais-je trans avant d’être femme ? », « De quelles façons je suis une femme ? » etc …

Les premières personnes qui m’ont accompagnés dans ma transition furent des personnes issues du mouvement queer. Je me suis donc initialement (re)construite sur des rapports de « légitimité », d’individualité, de dépassement des normes par sa propre expérience etc …

Et au fur et à mesure que je grandissais en tant que femme trans, au fur et à mesure que je réalisais ce que c’était que d’être femme, ce que c’était que d’être trans, dans une société sexiste et transphobe, je ressentis le besoin, comme beaucoup, de comprendre comment cette société-là fonctionnait, se structurait, et influençait la moindre petite parcelle de mon existence.

Et plus j’avançais dans cette réflexion, plus je réalisais à quel point la conception queer était insuffisante pour penser la transphobie et le sexisme. Il me fallait donc puiser dans d’autres sources et, tout en gardant à l’esprit une certaine conception de l’individualité, j’ai découvert, entre autres, le féminisme matérialiste.

Il s’agissait dès lors pour moi de penser mon existence non plus comme libératrice, mais comme intégrée dans un rapport de forces dont je réalisais à peine l’influence sur ma vie. Je réalisais alors que la seule voie réellement « libératrice » était la voie de l’émancipation. Mais au sein d’une société où le sexisme et la transphobie fonctionnent en structures socialement construites, je savais que je n’étais pas la seule à exister dans ce rapport de forces non-choisi. S’émanciper soi, c’était alors s’émanciper collectivement.

Ébranler les structures sociales aliénantes ne pouvait se faire qu’à travers un projet social, collectif, réellement libérateur.

Je me suis donc plongée dans la lecture matérialiste, j’ai pu comprendre que je faisais partie d’une classe de sexe, la classe des femmes. Que l’émancipation était donc une lutte de classes et que je ne pourrais la mener seule.

Certain-e-s lisant cela se diront peut-être qu’au fond ce n’est qu’un parcours banal d’une militante gauchiste, mais au-delà de ça, il faut saisir ce qu’il y avait d’important pour moi, comme pour d’autres, derrière cette idée anti-essentialiste d’émancipation collective. Je me comprenais comme faisant partie de quelque chose, je me trouvais des sœurs, de vie et de lutte, je me lançais dans un combat. Ma transition fût très vite un sujet politique, et je ne pouvais correctement la suivre qu’en m’engageant dans une voie qui me semblait cohérente. Et une fois qu’on a acquis cette conscience de classe (de sexe), on ne peut plus se contenter de sa propre individualité. Il faut aller de l’avant.

Le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), dans les années 70, annonçait son programme en disant : « Nous voulons détruire la famille et cette société parce qu’elles nous ont toujours opprimés »1. Au même titre qu’en tant qu’homosexuel-le-s nous nous engageons dans une lutte contre ce qui nous opprime en tant qu’homosexuel-le-s (une lutte contre les structures sociales telles que la « famille »), comment en tant que trans pouvons-nous engager dans la lutte contre la transphobie et le cissexisme ? Et est-ce suffisant ?

Aller à l’encontre de la posture identitaire, c’est se poser beaucoup (beaucoup) de questions sur les réalités sociales matérielles. Sur le terrain on se rend vite compte que « trans », ce n’est pas un groupe complètement homogène, qu’en notre sens certain-e-s subissent du racisme quand d’autres en tirent profit, certain-e-s subissent l’homophobie, la lesbophobie, quand d’autres s’accommodent bien du reste. Mais malgré tout, du fait que nous soyons trans, nous formons un groupe social avec des intérêts propres. Nous nous inscrivons dans un rapport social, nous nous devons de nous penser en termes collectifs pour appréhender qui nous sommes, et les enjeux de nos luttes potentielles. Il me semblait inenvisageable de continuer une transition dans mon coin dès lors que je réalisais quelle était l’oppression que nous subissions en tant que trans.

C’est là que la position transféministe a toute son importance. Parce qu’elle apporte des éléments à la grille de lecture matérialiste qui permettent de penser concrètement la transgression du genre, et parce qu’elle ne place pas la transgression comme un but politique mais comme une preuve de la non-naturalité des rapports sociaux de sexe.

Une fois ces enjeux-là posés, nous vient une évidence : si la question trans demeure au-delà d’une « transgression du genre », du fait qu’elle fait partie d’un raisonnement plus global sur le monde qui nous entoure, être trans devient donc un processus bien particulier. Un processus de transsexuation.

Si le mot « transsexuel-le » a la connotation négative qu’on lui connaît à cause de l’institution psychiatrique, le terme utilisé majoritairement aujourd’hui par nos milieux militants, celui de « transgenre » est malheureusement trop peu correct, trop vague pour décrire au mieux les réalités sociales que nous vivons.

Car en plus de faire partie d’un processus en mouvement, « le genre précède le sexe » (Delphy). C’est l’organisation sociale qui cherche à maintenir l’oppression sexiste par l’argumentaire biologique sexuel, et non le sexe biologique qui subit les affres du sexisme.

Ainsi, si le genre est l’oppression patriarcale et le sexe les éléments justificatifs de l’oppression, si le sexe, c’est ce qui est apparent dans l’oppression et ce à partir de quoi nous sommes amenées à nous penser en tant qu’individus, alors en tant que femmes trans, nous sommes bien dans un rapport de transsexuation.

Penser notre vécu, notre expérience, comme relevant de la transsexuation permet ainsi de sortir de la logique de l’identité et d’imaginer un schéma cohérent pour combattre activement le sexisme (et donc la transphobie). Car, là où des universitaires comme Bourcier vont revendiquer qu’« on doit pouvoir être libre d’auto-déterminer son genre »2 ou comme Preciado, qu’il nous faut désirer un « genre utopique » pour se « désidentifier »3, nous, transsexuées, affirmons que seule la lutte des classes de sexe est envisageable pour détruire le genre et ainsi, émanciper l’humanité entière de la société sexiste et transphobe. C’est cet horizon-là qu’il nous faut viser.

En tant que transfuges de classes de sexe, nous, femmes trans, affirmons participer de façon pleine et entière à la lutte contre le sexisme, que nous subissons de plein fouet comme toutes les femmes.

1. Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, Rapport contre la normalité, 1971.
2. France Culture, « Le grain à moudre », Sam Bourcier : « On est dans une revendication du droit à l’autonomisation et dans une dépathologisation », 11 avril 2019. https://www.dailymotion.com/video/x75nx2m
3. Daumas C., Paul B. Preciado : « Nos corps trans sont un acte de dissidence du système sexe-genre », Libération, 19 mars 2019. https://www.liberation.fr/debats/2019/03/19/paul-b-preciado-nos-corps-trans-sont-un-acte-de-dissidence-du-systeme-sexe-genre_1716157

Marlène Ducasse

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